Entretien croisé avec Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter, codirecteurs de l’Agora, Cité Internationale de la Danse
par Stéphane Capron
Une nouvelle ère s’ouvre pour le Festival Montpellier Danse, avec la première programmation de la direction collégiale qui dirige désormais l’Agora, Cité Internationale de la Danse, fusion du festival et du Centre chorégraphique national Montpellier Occitanie. Une direction portée par Jann Gallois, Dominique Hervieu, Pierre Martinez et Hofesh Shechter dont l’ambition est de faire de Montpellier, la capitale de la danse en France en proposant une programmation exigeante et populaire.
Stéphane Capron : La première édition du Festival Montpellier Danse de votre direction collégiale s’ouvre par un spectacle dans l’Agora, Cité Internationale de la Danse. Histoires de danses va raconter plus 40 ans de festivals. L’avez-vous composé comme un hommage à Jean-Paul Montanari et comme une façon de vous inscrire dans cet héritage ?
Dominique Hervieu : Plus qu’un hommage, il s’agit de montrer que Montpellier est une ville de danse qui s’inscrit dans l’imaginaire de plusieurs générations de chorégraphes, dans une histoire de la danse nationale et internationale. De Dominique Bagouet à Christian Rizzo en passant par Mathilde Monnier, et bien sûr Jean-Paul Montanari. Ce spectacle va raconter à la fois l’histoire du festival et celle du Centre chorégraphique national, car désormais les deux forment l’Agora, Cité Internationale de la danse.
Pierre Martinez : Dans ce projet original, il y a aussi une dimension politique, dans une période qui demande de la réconciliation, qui demande de rapprocher les gens. Aujourd’hui, une maison comme l’Agora ne peut pas être au service d’une chapelle ou au service d’une esthétique. Elle ne peut être qu’au service d’une histoire. Il s’agit de rassembler à la fois les artistes, le public et le territoire.
Hofesh Shechter : Je me sens entièrement concerné par cette idée de baser notre travail sur l’histoire du lieu et sur la culture qui s’y est développée. Il y a aussi quelque chose d’excitant : explorer de nouvelles manières de concevoir la danse.
Jann Gallois : Il y a une dimension symbolique avec cette ouverture, car on la partage avec d’autres chorégraphes, ce qui est très rare. Traditionnellement, dans les festivals, chacun est programmé au cours d’une soirée, on a rarement l’occasion d’être réunis, de partager notre travail et nos visions de la danse. Et c’est symboliquement très fort aussi d’être multigénérationnel.
Stéphane Capron : Et pour la première fois, le public aura accès à tous les endroits de l’Agora, puisque le spectacle Histoires de danses se déroulera partout en déambulation. Il y a aussi pour vous la volonté de mieux faire découvrir cette Agora ?
Dominique Hervieu : Pour la première fois, le public pourra vraiment circuler et tout découvrir. Du coup on voit l’ambition du projet, sa force, ses ressources historiques et architecturales, avec huit studios, un théâtre en plein air et, pour la première fois, le public pourra passer d’un lieu à l’autre. Cela donne beaucoup de force au nouveau projet.
Hofesh Shechter : Je pense que pour nous quatre, dès le départ, il était essentiel qu’il y ait un véritable sentiment d’ouverture et de partage de notre travail. Cette manifestation physique est au cœur de notre démarche. L’ouverture totale du bâtiment permet cette célébration.
Pierre Martinez : Ce lieu a souvent été vécu un peu comme une forteresse ou comme une tour d’ivoire. On a cette envie d’ouverture, de montrer que le festival appartient aux habitants de ce territoire et aux spectateurs. D’où aussi ce “prélude au festival“ en partenariat avec le Théâtre Molière Sète (TMS), au Théâtre de la Mer de Sète, avec David Coria, mais aussi la 19e Rencontre nationale de Danse en amateur et répertoire en partenariat avec le C ND Centre national de la Danse, avec une centaine d’amatrices et d’amateurs passionnés venus de toute la France.
Jann Gallois : Et c’est aussi dans cet esprit que je vais présenter au public, In Situ, la première pièce de mon répertoire créée pour l’espace public. L’idée est d’investir tout le territoire autour de Montpellier et donc aussi les rues de la ville. C’est une pastille chorégraphique de 30 minutes, assez explosive et énergique, qui invite tout le monde à danser à la fin de la performance !
Stéphane Capron : La programmation compte beaucoup de créations mondiales, avec beaucoup de diversité, allant des petites formes aux grands ensembles. Vous avez souhaité rassembler toutes les familles de la danse ?
Pierre Martinez : Oui, il s’agit de rassembler le plus de gens possible sans jamais rien sacrifier, ni sur l’exigence, ni sur la qualité artistique. La recherche de la création, de l’innovation, de la découverte, voire de l’expérimentation, sont aussi des données importantes pour nous.
Dominique Hervieu : Montpellier Danse est un festival de création. Nous nous sommes appuyés à la fois sur l’histoire du festival, mais aussi sur nos propres parcours, en portant une attention particulière aux chorégraphes locaux comme François Lamargot et Zoé Lakhnati. C’est une des missions de l’Agora. Nous avons toute confiance dans leur force créatrice et nous serons là à leurs côtés. En 2027, ils seront beaucoup plus nombreux.
Jann Gallois : Nous souhaitons que tout le monde se sente concerné par la danse, car elle devient de plus en plus un art démocratique. La danse est de plus en plus engagée dans une physicalité du corps sur scène. Nous avons besoin de cet engagement physique sur le plateau, et le public a besoin, lui aussi, de cette générosité. Le festival reflète cette diversité : il y a des niches, des moments plus conceptuels et des formes plus grand public, qui ne sont pas de moindre qualité mais tout aussi exigeantes que les autres. Nous nous adressons véritablement à toutes les sensibilités.
Hofesh Shechter : Ce que l’on veut montrer, c’est que tout le monde peut danser. La danse est une expérience collective. Je repense aux cérémonies, il y a des milliers d’années, autour du feu ou dans les grottes. Je crois que la danse nous élève au-dessus de notre quotidien. C’est quelque chose qui se vit ensemble. L’essentiel, c’est le rassemblement et le partage.
Dominique Hervieu : On trouve des angles pour parler de danse de manières très différentes, y compris de manière politique. Certains chorégraphes passent aussi des messages, comme avec Serge Aimé Coulibaly sur la situation dans son pays, au Burkina Faso ou l’Américaine Abby Z, qui viendra pour la première fois en France : son message est très politique, sur la notion de courage pour continuer à vivre.
Stéphane Capron : Comment cette force politique se retrouve-t-elle à l’année dans votre projet pour l’Agora ?
Pierre Martinez : Je ne me résigne pas à un futur dystopique. On nous dit : « Arrêtez de former la jeunesse. Oh là, ils ne veulent plus faire d’enfants, ils n’ont plus foi en l’avenir. » Je pense qu’il faut absolument résister à cela en proposant aux jeunes, éloignés des circuits de formation, des espaces pour apprendre. Et ce sera le cas avec la formation Boost, une classe préparatoire gratuite ouverte aux autodidactes de tous les styles de danse.
Jann Gallois : Ce sera une classe dédiée aux danseuses et danseurs et futurs chorégraphes qui sont en dehors des circuits de formation. Pendant un an, on va leur proposer une formation intensive, de haut niveau. Ils auront ainsi les clés et les outils chorégraphiques pour progresser dans leur travail. Ce sera une promotion pour des jeunes de 18 à 25 ans, de toutes origines sociales, sans discrimination, pour que cela devienne un tremplin pour ces jeunes qui sont souvent des génies en termes de créativité et qui n’ont pas la chance d’avoir accès à des formations de type « Master exerce ».
Dominique Hervieu : Ce goût pour la diversité est au cœur de notre projet. On aime le « Master exerce », qui est un master d’artistes-chercheurs et on souhaite aussi avoir des artistes qui se mobilisent directement vers la professionnalisation. Tous ces jeunes artistes si différents vont dialoguer entre eux, y compris avec les danseuses et danseurs de la compagnie junior Shechter II, qui ont rencontré les chercheurs du « Master exerce », et qui ont été surpris.
Hofesh Shechter : Oui, mon approche avec les danseurs de ma compagnie est très différente, c’est très physique : c’est une autre façon de travailler, mais c’est cette diversité que nous cherchons avec notre projet.
Dominique Hervieu : L’idée n’est pas de transformer le diplôme universitaire, mais d’ajouter deux autres formations. Ainsi, on trouve des angles pour toujours parler de danse, réfléchir, se surprendre. Et cette diversité va créer de l’invention.
La 46e édition du Festival Montpellier Danse, s’inscrit ainsi comme le ciment de la saison des festivals à Montpellier, en créant des passerelles entre le Printemps des Comédiens, en offrant plusieurs spectacles au Domaine d’O, dont le grand final le concert dansé avec Hervé et MazelFreten, et un passage de témoin avec le festival de Radio France Montpellier Occitanie, avec la création mondiale de Aurélien Bory, Thibaut Garcia et Aure Wachter, Sept Larmes pour Elisabeth, autour de l’œuvre du compositeur de la Renaissance anglaise, John Dowland.
De gauche à droite :
Hofesh Shechter, Pierre Martinez, Jann Gallois et Dominique Hervieu
Photo © Laurent Philippe